UNIVERSITÉ PSL (PARIS SCIENCES & LETTRES)

Le miroir perpétuel du magistrat

Johann Heinrich Schwyzer

Zurich

1657

Le Miroir du Souverain. Le "Regimentsspiegel" de Johann Heinrich Schwyzer et le Bon Gouvernement à Zurich (1657)

Fabrice Flückiger

Institution consacrée à l’histoire de la Confédération helvétique et des cantons qui la forment, le Musée national suisse de Zurich abrite l’une des représentations du gouvernement républicain les plus marquantes et les plus méconnues du milieu du XVIIe siècle. S’inspirant de la forme d’un retable avec son panneau central et ses deux volets, le Regimentsspiegel – ou miroir du magistrat – réalisé par Johann Schwyzer en 1657 célèbre le modèle de gouvernement collectif en vigueur à Zurich, sa structure, ses institutions et ses acteurs. L’œuvre combine l’ancien modèle du miroir des princes hérité du Moyen Âge avec des éléments de représentation du Bon Gouvernement développés au cours de l’époque moderne pour ériger Zurich en cité idéale, aimée de Dieu, et mettre en scène le régime des corporations comme la quintessence de la bonne administration du bien commun.

Les cercles du pouvoir

L’auteur du Regimentsspiegel, Johann Heinrich Schwyzer, né en 1618 et mort en 1673, était peintre, graveur et bourgeois de la cité de Zurich. Il avait déjà réalisé un arbre généalogique des conseillers de la ville aux XVe et XVIe siècles et, pour la salle de l’hôtel de ville de Baden où se réunissaient les cantons au sein de la Diète fédérale, une pyramide représentant les baillis des possessions cantonales communes en Argovie et Thurgovie, à Sargans et dans le Rheintal. Schwyzer maîtrisait donc parfaitement les codes permettant de représenter les principes et les mécanismes du gouvernement collectif chers aux cantons suisses.

Achevé en 1657 et installé dans l’ancien hôtel de ville de Zurich, le Regimentsspiegel participe lui aussi de la célébration des institutions helvétiques, et plus exactement zurichoises, fondant le Bon Gouvernement dans l’assemblée élue au sein de laquelle la sagesse du nombre conduit à prendre les décisions les plus favorables à l’intérêt de toute la communauté. L’œuvre se présente sous la forme d’une armoire en bois de noyer à deux vantaux, haute de 2,4 m et large de 2,2 m lorsque les portes sont fermées. Ouvert, le Regimentsspiegel permet de contempler un programme iconographique et textuel en trois parties distinctes qui inscrit le Conseil de l’année 1657 et ses membres dans une continuité prenant sa source en 1498, année de la proclamation du Fünfter Geschworener Brief entérinant la domination des corporations sur la cité, et appelée à se perpétuer éternellement, comme l’indique le qualificatif « immerwährend » du Regimentsspiegel.

La partie centrale, cœur de ce dispositif symbolique, fait toute l’originalité de l’œuvre de Schwyzer : sur un fond bleu constellé d’étoiles, acteurs, familles et institutions du gouvernement zurichois sont représentés sous forme d’un système planétaire composé de disques de papier mobiles. Ceux-ci sont disposés en sept cercles concentriques tournant autour d’un disque central sur lequel figurent les noms des bourgmestres et autres principaux dignitaires de la cité. Les disques du deuxième cercle présentent les maîtres de corporations, piliers d’un système politique où l’appartenance à une guilde était la condition sine qua non de la participation à la vie politique. Le troisième cercle énumère les élus du Petit Conseil, assemblée de 50 membres détenant l’essentiel du pouvoir et dont tous les acteurs mentionnés dans le premier cercle sont issus. Le quatrième cercle recense les élus du Grand Conseil : il est composé de douze disques représentant chacun l’une des douze corporations de la cité et d’un disque au diamètre légèrement plus grand où figurent les noms des Constaffler issus de l’ancienne noblesse municipale. Les disques des cinquième et sixième cercles nomment les représentants de l’État dans les bailliages alors qu’une ébauche de septième cercle donne les noms des secrétaires et administrateurs de la cité. La conception du Regimentsspiegel permet d’actualiser la représentation de l’appareil d’État par l’ajout de noms sur les disques au fur et à mesure des élections et nominations, tout en l’inscrivant dans la continuité. À la fois mémoire de la cité et source d’inspiration pour les gouvernants, il resta en usage jusqu’en 1798 où, peu conforme au nouvel esprit de la République helvétique proclamée dans le sillage de la Révolution française, il fut retiré de l’hôtel de ville. Un siècle plus tard, l’œuvre fut offerte au Musée national suisse tout juste constitué.

Sur les panneaux latéraux, Schwyzer a peint les armoiries et les noms des 50 membres du Petit Conseil de 1657, répartis selon leur appartenance corporative. La disposition générale souligne une particularité zurichoise : le panneau de gauche présente le Natalrat, avec à sa tête le bourgmestre Johann Heinrich Rahn, alors que celui de droite évoque le Baptismalrat présidé par Johann Heinrich Waser : en effet, la ville était gouvernée par deux demi-conseils exerçant le pouvoir en alternance pour des durées de six mois, même si la tradition voulait que les membres du conseil « dormant » assistent aux délibérations du conseil « actant ». Cette particularité se retrouve dans le troisième cercle, qui comprend deux fois treize disques représentant les élus des corporations zurichoises et de la guilde des patriciens, une série pour chaque demi-conseil.

Portrait du Conseil en garant du bien commun

Comme son nom l’indique, le Regimentsspiegel est un miroir du gouvernement. À ce titre, et selon une interprétation de la symbolique du miroir empruntée aux Fürstenspiegel et à nombre de textes destinés à l’éducation des nobles ou à l’édification religieuse depuis le Moyen Âge, il exerce une double fonction : il reflète les structures existantes du magistrat zurichois, mais surtout, il dévoile au spectateur la nature du Bon Gouvernement et rappelle aux acteurs leurs devoirs envers la communauté. Le choix des cercles concentriques pour représenter les institutions vise à montrer le corps de l’État comme un système harmonieusement ordonné, sublimant le gouvernement des conseils de Zurich en reflet sur Terre du cosmos éternel et de l’ordre divin, comme le souligne Thomas Maissen[1]. Retirer un seul disque mettrait en péril la cohésion de l’ensemble, dit le Regimentsspiegel, le magistrat ne pouvant exister et agir que si toutes ses composantes occupent leur place dans l’ordre du monde et jouent leur rôle au service de la cité.

À Zurich, comme dans toutes les cités-États de l’Ancienne Confédération, seuls les hommes jouissant du droit de bourgeoisie et membres d’une corporation avaient voix au chapitre. Depuis le milieu du XVe siècle, la cité avait en outre vu le pouvoir passer progressivement aux mains de quelques grandes familles, les possibilités d’accéder à la bourgeoisie étant devenues de plus en plus limitées et les procédures électives ayant été modifiées pour permettre aux membres des conseils de se coopter entre eux. Enfin, l’exercice d’une charge supposait d’être en mesure de consacrer tout son temps aux affaires publiques, ce qui réservait de fait l’exercice du pouvoir aux plus fortunés. Si la geste municipale continuait de célébrer le gouvernement de tous pour tous, celui-ci était dans les faits incarné par les membres des grandes familles, qui se pensaient comme les meliores de la cité en raison de leurs vertus et de leur dévouement.

Les choix artistiques et symboliques de Schwyzer visent précisément à mettre en image et en scène cet ethos municipal du gouvernement des plus vertueux, que Zurich et les autres cantons s’employaient alors à défendre comme un modèle alternatif à celui de la monarchie. Pour les cantons suisses, le gouvernement collectif – qui s’incarnait dans la Diète fédérale, les conseils de ville, les assemblées communales et les Landsgemeinden – était le seul à même de prévenir la tyrannie et de garantir la protection des intérêts de toute la communauté. Or, si cette vision du Bon Gouvernement n’était alors pas neuve, en réaffirmer la légitimité et l’efficacité s’avérait crucial dans un contexte géopolitique caractérisé par la généralisation en Europe des États territoriaux gouvernés par un monarque, où le modèle républicain suisse faisait figure d’exception, voire d’anomalie. En célébrant le Conseil de Zurich en protecteur du bien commun, le Regimentsspiegel s’inscrit ainsi parfaitement dans la tradition politique théorisée un peu moins d’un siècle plus tôt par Josias Simmler dans son De Republica Helvetiorum libri duo, publié en 1576 en réponse à la montée en puissance de l’idéal monarchique du prince comme seul détenteur légitime du pouvoir[2].

Le miroir de la souveraineté

Le Regimentsspiegel célèbre enfin la souveraineté d’une cité élue de Dieu, comme le résume parfaitement le poème dédicatoire inscrit sur le vantail de droite et qui débute par les vers « O Zürich, Gottes Statt. Auf WAS ERhöchtem tRAHN / Dein Götter-Spiegel rund umtreibend bleib bestahn… »[3] avant de célébrer Zurich comme la nouvelle Athènes et de souligner la « majesté » de son Conseil. En tant que berceau de la foi réformée, portée au siècle précédent par Ulrich Zwingli, Zurich se pense comme la cité de Dieu sur Terre, une dimension que Schwyzer avait déjà mise en lumière en 1650 dans sa gravure représentant une dispute religieuse idéale rassemblant tous les défenseurs de la nouvelle foi réunis sous le signe de l’Esprit saint pour porter la contradiction à l’Église romaine et éclairer le monde de la lumière des Écritures[4]. Or, la scène de cette dispute qui voyait triompher définitivement la « vraie foi » n’était autre que le Fraumünster, deuxième église de la ville de Zurich. Dans le Regimentsspiegel, il s’agit donc bien de proposer une apothéose du magistrat, dont la structure reflète l’organisation divine du monde et qui fait de ses membres autant de fidèles guidés par la Parole divine dans l’exercice du pouvoir.

Il faut lire le Regimentsspiegel à l’aune de deux événements qui ont profondément marqué l’histoire de la Confédération helvétique et de la ville de Zurich. En 1656, la cité fut vaincue par Uri, Schwyz, Unterwald, Zoug et Lucerne lors de la bataille de Villmergen. Le conflit avait été initié par Zurich et Berne dans l’espoir de modifier à leur avantage la paix de 1531, qui restreignait fortement la marge de manœuvre des cantons réformés dans les possessions communes. Après la victoire de leurs adversaires et la signature d’un traité entérinant le statu quo ante, le magistrat tenait à démontrer que, malgré ce revers, il restait élu de Dieu. En présentant le gouvernement zurichois comme le reflet de l’ordre du monde voulu par le Tout-Puissant, l’œuvre de Schwyzer répondait à cette demande.

Plus importante encore fut l’année 1648, qui vit les cantons suisses obtenir « la pleine liberté et exemption de l’Empire ». Jusqu’au traité de Westphalie, les cantons faisaient partie intégrante du Saint-Empire romain germanique, même s’ils avaient acquis une très large autonomie en 1499 suite à la paix de Bâle – le traité les affranchissait de la participation à la Diète impériale et les exemptait de la juridiction de la Chambre de justice impériale et du gemeiner Pfennig. Comme les autres cantons, Zurich continuait cependant à prêter serment à l’Empereur, célébré comme le garant des libertés de la cité, même si dans les faits, les magistrats helvétiques veillaient à ne pas laisser le pouvoir impérial s’immiscer dans les affaires cantonales. Sous l’impulsion du bourgmestre de Bâle Johann Rudolf Wettstein et des ambassadeurs du roi de France, soucieux d’affaiblir les Habsbourg, le traité de 1648 conféra de facto leur pleine souveraineté aux cantons suisses – la paix signée par les cantons à l’issue de la guerre de Villmergen précisait d’ailleurs pour la première fois que chaque canton était souverain en ses possessions.

Cette nouvelle perception de la souveraineté se lit dans le premier vers du poème dédicatoire, à la graphie étrange à première vue, mais où le placement des majuscules permet un jeu de mots sur les patronymes des bourgmestres de 1657, Johann Heinrich Waser et Johann Heinrich Rahn. L’expression « Auf WAS ERhöchtem tRAHN » souligne ainsi que la souveraineté s’incarne dans les deux bourgmestres élus pour présider aux destinées de la cité et que le magistrat zurichois n’a pas de suzerain terrestre, car son trône (trahn) est le plus élevé. Au cours de la deuxième moitié du XVIIe siècle, Zurich renonça progressivement aux symboles rappelant les liens de la cité avec l’Empereur. Le Regimentsspiegel, dont le propos plut tant au Conseil qu’il nomma Schwyzer maître des poids et mesures, ne comporte ni aigle bicéphale ni couronne impériale, jusqu’alors omniprésents aux côtés des armes zurichoises. Le modèle impérial, auquel les cantons suisses avaient si longtemps adhéré et où l’Empereur, souverain universel, accordait fiefs, libertés et privilèges à ses vassaux et garantissait la légitimité des magistrats et des princes, s’effaçait devant le concept nouveau de la souveraineté acquise par la cité grâce aux vertus de ses dirigeants et à son combat pour ses libertés. Le Regimentsspiegel constitue une des premières représentations symboliques du changement de paradigme que constitua le rejet du modèle impérial initié par l’exemption de 1648.

Chez Schwyzer, les membres des grandes familles zurichoises sont les détenteurs légitimes de la souveraineté et l’idéal du gouvernement collectif se teinte de l’imaginaire importé des cours européennes, comme le révèle l’omniprésence des armoiries des membres du gouvernement sur la représentation du Conseil de 1657 comme sur les disques du panneau central. Ce choix est révélateur du fait que si la souveraineté est incarnée par le Conseil in corpore, chacun de ses membres entend rappeler son rang et sa légitimité. Au XVIIe siècle, les armoiries sont constitutives de l’ethos des bourgeois de la cité, et l’écu symbolise l’honneur de la famille : en cas de faillite ou de faute grave, il était retourné ou enlevé du sein de la maison de corporation. Toutefois, préférer les écus aux portraits des conseillers était aussi une manière de rappeler que c’était moins l’individu qui comptait que son appartenance à une des familles honorables, viviers de ces meliores que leurs vertus prédestinaient à la conduite des affaires publiques. Au travers de ses membres, le Conseil est ainsi mis en scène comme le seul détenteur de la souveraineté sur la cité et ses territoires, une revendication justifiée par la nature même du gouvernement zurichois, qui se veut en harmonie avec le cosmos et tire sa légitimité de Dieu, seul suzerain auprès duquel la cité doit s’engager.

[1] Thomas Maissen, Die Geburt der Republic. Staatsverständnis und Repräsentation in der frühneu-zeitlichen Eidgenossenschaft, Göttingen, Vandenhoeck & Ruprecht, 2006, p. 391.

[2] Josias Simmler, De Republica Helvetiorum Libri duo, Zurich, Froschauer, 1576. Consulter la notice de la Bibliothèque républicaine.

[3] « O Zurich, cité de Dieu ! Sur quel trône élevé demeure ton reflet entier de la volonté divine ! ».

[4] Effigies praecipuorum, illustrium, atque praestantium aliquot theologorum … / Johann Schwyzer sculpsit, [Zurich], [1650], Zentralbibliothek Zürich, EDR III 1650, Reformatoren 1, https://doi.org/10.3931/e-rara-47918.

Bibliographie

Références de la source

  • Johann Heinrich Schwyzer, Regimentsspiegel aus dem Rathaus Zurich, armoire à deux vantaux, 163 disques mobiles sur lesquels sont inscrits les noms des détenteurs de charges publiques de 1490 à 1798, huile sur bois, 244 cm x 225 cm, 1657. Musée national suisse, Zurich, Inv. LM 3611.

Bibliographie

  • Thomas Maissen, Die Geburt der Republic. Staatsverständnis und Repräsentation in der frühneuzeitlichen Eidgenossenschaft, Göttingen, Vandenhoeck & Ruprecht, 2006.
  • Rudolf Schnyder, Zürcher Staatsaltertümer. Der Zürcher Staat im 17. Jahrhun­dert, Berne, Haupt, 1975.
  • Rudolf Schnyder, « Zürcher Regimentsspiegel 1657 », in Dario Gamboni, Georg Germann et François de Capitani (dir.), Zeichen der Freiheit. Katalog zur Ausstellung Zeichen der Freiheit – Bild der Republik in der Kunst des 16.-20. Jahrhunderts, Berne, Stämpfli, 1991, n° 18, p. 139-140.
  • Josias Simmler, De Republica Helvetiorum libri duo, Zurich, Froschauer, 1576. Consulter la notice de la Bibliothèque républicaine.
  • Lucas Wüthrich et Mylène Ruoss, Katalog der Gemälde. Schweizerisches Landes­museum Zürich. Zurich, Musée national suisse, 1996.

Pour citer cet article

Fabrice Flückiger, « Le Miroir du Souverain. Le "Regimentsspiegel" de Johann Heinrich Schwyzer et le Bon Gouvernement à Zurich (1657)», Bibliothèque numérique du républicanisme, CEDRE, http://cedre.univ-psl.fr/ressources-numeriques/bibliotheque-republicaine/miroir-perpetuel-du-magistrat/

Fabrice Flückiger

Ludwig-Maximilian-Universität München / CEDRE PSL

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