UNIVERSITÉ PSL (PARIS SCIENCES & LETTRES)

Le corpus républicain de Nakae Chômin

Nakae Chômin

1874-1890

Un corpus méconnu du républicanisme japonais : Nakae Chômin (1847-1901)

Eddy Dufourmont

Un corpus méconnu du républicanisme japonais

Les textes réunis ici illustrent une réalité ignorée du public français et même japonais : l’existence au Japon d’un républicanisme précoce, fortement inspiré par la France. Cet ensemble de traductions provient d’un seul homme, qui prit l’initiative de les faire connaître et d’en assurer le transfert dans son pays. Il s’agit de Nakae Tokusuke, dit Chômin (« Le peuple »). Journaliste, essayiste, traducteur et militant pour la démocratie et le pacifisme, Chômin fut l’une des figures majeures du Japon moderne naissant. Son engagement lui valut d’être surnommé le « Rousseau de l’Orient ». Il eut la particularité d’être francophone et d’avoir été un des premiers étudiants envoyés dans notre pays. Chômin séjourna à Paris et à Lyon entre janvier 1872 et avril 1874 mais le détail de ses années passées en France reste quasi-inconnu. Il semble que Chômin étudia auprès du juriste Émile Acollas. Du moins la grande majorité des textes traduits par Chômin et ses élèves proviennent-ils de la bibliographie recommandée par Acollas, et l’une des œuvres de ce dernier fait partie du corpus traduit. Rousseau mis à part, ces textes sont issus d’hommes qui militèrent pour la démocratie et la république dans les années 1840-1870. En les réunissant dans son entreprise de traduction, Nakae Chômin fit donc preuve d’une intention délibérée.

Les traductions furent partielles ou complètes et se firent soit sous la forme d’ouvrages, soit dans la revue de traduction fondée et animée par Chômin et ses élèves, Ôbei seiri sôdan (Collection de propos sur les principes de gouvernement). Ces traductions complètent souvent celles publiées sous forme de livres. Ces élèves étaient tous issus de l’École des études françaises (Futsugakujuku), fondée par Chômin à son retour de France, et elle fut connue comme l’une des « fontaines des droits du peuple ». Voici la liste des traductions avec leurs caractéristiques:

  • Jean-Jacques Rousseau (1712-1778)

– Discours sur les sciences et les arts (traduction complète par Nakae Chômin et Doi Shintarô sous le titre Hikaikaron [Sur l’a-civilisation], Nihon shuppan, 1883) : http://dl.ndl.go.jp/info:ndljp/pid/798662

– Discours sur l’origine de l’inégalité parmi les hommes (Fubyôdôron [Sur l’inégalité entre les Hommes] ; traduit par dans Seiri sôdan 18, 19, 22, 24, 25, 26, 40).

– Du contrat social : Min.yakuron (Traduction en japonais par Nakae Chômin en 1875) ; Min.yaku yakkai (traduction en chinois classique par Nakae Chômin en 1882-3). Dans les deux cas, Chômin a traduit l’ensemble du livre I et les six premiers chapitres du livre II dans Seiri sôdan et l’ensemble du livre I sous forme de livre : http://dl.ndl.go.jp/info:ndljp/pid/783742

  • Étienne Vacherot (1809-1897)

La Démocratie, Chamerot, 1860. Traduit dans Seiri sôdan, 1, 22, 27, 33, 35, 37, 40 et Nomura Yasuyuki et Tanaka Kôzô trad., Jichisei ron (Sur l’autonomie politique), Nihon shuppan, 1884 : http://dl.ndl.go.jp/info:ndljp/pid/784626

– Livre 3, Le gouvernement démocratique, chapitre 1 : Le gouvernement, p. 336-344 : « Hôkoku to seifu to wo kubetsu suru no kyûmu » (La tâche urgente de distinguer l’État du gouvernement), Seiri sôdan, 1 : http://dl.ndl.go.jp/info:ndljp/pid/783393

– Livre 2, L’État démocratique, chapitre 9 : l’armée, p. 321-331. « Heiseiron » (Sur le système militaire), Seiri sôdan, 22, 27.

– Ibid., chapitre 8 : La police, p. 296-311. « Keisatsuron » (Sur la police), Seiri sôdan, 34, 35, 37.

– Ibid., chapitre 11 : Les finances, p. 326-355. « Zaiseiron » (Sur les finances), Seiri sôdan, 40.

  • Jules Simon (1814-1896)

La Liberté politique, Hachette, 1867. Traduction de « Premiers principes de la philosophie politique », p. 1-6, « De la liberté », p. 6-22. « Jiyû no hongen ha ten ni izu » (Le fondement de la liberté vient du Ciel), Seiri sôdan, 1 : http://dl.ndl.go.jp/info:ndljp/pid/783393

  • Charles Renouvier (1815-1903)

Petit traité de morale à l’usage des écoles primaires laïques, INRP, [1879], 2003. Traduction par Itô Daihachi, Dôtokuron (Sur la morale), Maruzen shôsha, 1889 : http://dl.ndl.go.jp/info:ndljp/pid/757884

Il s’agit d’une traduction qui ne s’assume pas comme telle puisque rien n’est précisé à ce sujet. C’est par la lecture du Petit traité que nous nous sommes rendu compte que Dôtokuron en est la traduction. Une traduction libre puisque l’ordre des chapitres est bouleversé afin que la morale des adultes soit mise en avant.

  • Jules Barni (1818-1878)
  1. La Morale dans la démocratie, Gerner-Baillière, 1868.

Traduction A (auteur inconnu) :

– Première leçon : Introduction. La morale et la démocratie, p. 1-16. « Minshuseiron » (Sur le gouvernement démocratique), Seiri sôdan, 26.

– Neuvième leçon : La morale dans l’État. III : les devoirs du gouvernement, pp.139-158, Dixième leçon : les devoirs du gouvernement (suite), p. 159-177. « Seifu no honbun » (La tâche principale du gouvernement), Seiri sôdan, 22, 26, 27, 32.

– Treizième leçon : La morale dans les rapports des États entre eux, p. 218-232. « Gaikôjô no dôgi » (La morale dans les relations étrangères), Seiri sôdan, 46, 51, 55.

  1. Manuel républicain, Gerner-Baillière, 1872. Traduction de la deuxième partie : les institutions républicaines, V : l’État, les trois pouvoirs, la séparation des pouvoirs, p. 27-33. « Hôkokuron » (Sur l’État), Seiri sôdan, 49.

Traduction B : par Chômin, Minshukoku no dôtoku (La Morale dans la démocratie), 1887.

  • Eugène Véron (1825-1889)

L’Esthétique, Reinwald, 1878. Traduction complète par Chômin, Ishi bigaku (L’Esthétique de Mr V.), Ministère de l’éducation (Monbushô), 1883-1884 : http://dl.ndl.go.jp/info:ndljp/pid/1087392

  • Émile Acollas (1826-1891)

Philosophie des sciences politiques et commentaire de la déclaration de 1793, A. Marescq aîné, 1877 (Titre de la première édition de 1873, probablement celle consultée au départ par Chômin : Les Droits du peuple). Traduit par Sakai Yûzaburô et Shiraishi Tokiyasu, Seiri shinron (Nouvelle théorie du principe politique), Nisshinkaku, 1884 : http://dl.ndl.go.jp/info:ndljp/pid/783391

  • Alfred Fouillée (1838-1912)

Histoire de la philosophie, Delagrave, 1875. Traduction complète par Chômin, Rigaku enkakushi (Histoire de la philosophie), Ministère de l’éducation (Monbushô), 1886 : http://dl.ndl.go.jp/info:ndljp/pid/753031

Dans cette traduction, il est remarquable d’une part, que Fouillée présente le penseur confucéen favori de Chômin, Mencius, comme un démocrate et que, d’autre part, Chômin utilise la notion de rigi (Raison et justice), issue du Mencius et centrale chez lui, uniquement dans les chapitres consacrés à Rousseau et Kant.

  • Alfred Naquet (1843-1916)

La République radicale, Gerner-Baillière, 1873. Traduit dans Seiri sôdan, 4, 8, 12, 17 : http://dl.ndl.go.jp/info:ndljp/pid/783393

– Chapitre 15, Liberté d’association, liberté de réunion, liberté de presse, p. 221-232. « Kessha shûkai insatsu no san jiyû ken » (Les trois droits de liberté à s’associer, se réunir et imprimer), Seiri sôdan, 4.

– Chapitre 2, L’ordre, p. 22-40. « Chitsujo » (L’ordre), Seiri sôdan, 8.

– Ibid., p. 41-47. « Shakaitôron » (Le parti socialiste), Seiri sôdan, 12.

– Chapitre 3, Le progrès, p. 49-60. « Kaishinron » (Du progrès), Seiri sôdan, 17.

Une traduction entière par Okunomiya Kenji, un proche de Chômin, existe sous deux titres : Kyôwa genri (Principes de la République, 1882) et Kyôwa seitairon (Sur le régime républicain, 1883) : http://dl.ndl.go.jp/info:ndljp/pid/783006

Le contexte politique : Le Mouvement pour la liberté et les droits du peuple (1874-1890)

Les textes ont été traduits par Chômin et ses élèves dans le cadre du Mouvement pour la liberté et les droits du peuple (Jiyû minken undô), dont Chômin fut une figure intellectuelle et militante majeure. Entre 1874 et 1890, le gouvernement issu du coup d’État de 1868 chercha à établir un État-nation sur le modèle européen, avec le souci de monopoliser le pouvoir, derrière la fiction d’un empereur omnipotent. Leur désir était de donner une orientation autoritaire au régime. Mais les hommes à la tête de ce gouvernement firent rapidement face à la contestation de leur pouvoir non seulement de la part d’une partie de leurs anciens alliés, qui se considéraient spoliés, mais aussi d’une partie importante de la population, ex-guerriers, paysans et marchands, désireuse d’établir un parlement et une constitution garantissant les libertés fondamentales. Une politique fiscale écrasante et le maintien de pratiques féodales alimentèrent le Mouvement et donna lieu à une série de révoltes qui culminèrent en 1884. Les ex-alliés du gouvernement prirent la tête de la contestation et créèrent les premiers partis politiques de l’histoire japonaise : Itagaki Taisuke dirigea le Parti de la liberté (Jiyûtô, 1881) et Ôkuma Shigenobu le Parti progressiste (Kaishintô, 1882). Le premier était d’inspiration française, le second prenait modèle sur l’Angleterre victorienne. Le Mouvement connut une mobilisation générale pour proposer une constitution, surtout entre 1879 et 1881, et il est remarquable de constater la variété de l’origine sociale des auteurs de la centaine de projets connus. Le plus connu de ces projets, et le plus radical de tous, est celui d’Ueki Emori (1857-1892), lecteur de Chômin et membre du Parti de la liberté. Ueki proposa une chambre unicaméral élue au suffrage universel masculin et féminin, l’abolition de la peine de mort et de la torture, et reconnaissait aux citoyens un « droit de résistance ».

Le gouvernement contre-attaqua en faisant déclarer par l’empereur la promesse d’établir en 1890 un parlement, le temps pour lui de recruter des conseillers allemands afin de rédiger une constitution autoritaire, où l’empereur-dieu aurait tous les pouvoirs. Dans le même temps, le gouvernement usa de la police et de l’armée pour réprimer les révoltes et les contestations locales, tout en établissant les premières lois liberticides, restreignant la liberté de réunion et d’expression. Il chercha également à éloigner les chefs du Mouvement sur la promesse de postes.

La violence politique culmina en 1884 avec la révolte de Chichibu, en périphérie de Tôkyô. Sa répression précipita l’auto-dissolution du Parti de la liberté. Le Mouvement entra dans une période de sommeil jusqu’à la fin de l’année 1886. Nakae Chômin et d’autres membres de l’ex Parti de la liberté se mobilisèrent pour relancer le Mouvement et recréer leur parti, afin de garantir une présence des démocrates dans le parlement à venir. Ce réveil permit la reformation du Parti de la liberté en vue des premières élections législatives. Chômin lui-même fut élu député d’une circonscription d’Ôsaka, soutenu par les burakumin (minorité discriminée) qui en étaient les principaux habitants.

Le contexte intellectuel : l’intérêt pour Rousseau et la Révolution française, la nécessité de la philosophie pour gagner la liberté morale

Le Mouvement pour la liberté et les droits du peuple coïncida avec l’introduction de la philosophie politique européenne. Le contact avec la République des États-Unis d’Amérique le Royaume-Uni ouvrirent les esprits sur l’existence des libertés fondamentales et la possibilité de régimes autres que la monarchie. Mais si le positivisme et l’utilitarisme furent les premiers courants de pensée à être traduits et diffusés, les partisans du Mouvement pour la liberté et les droits du peuple étaient démunis quant au contenu à donner à leurs revendications des droits naturels (tenpu jinken, « droits concédés par le Ciel »). Nakae Chômin joua un rôle capital à la fois en faisant connaître les textes de Rousseau et des républicains et en prenant la plume pour expliquer les notions de liberté et d’égalité, pour défendre le pacifisme, les droits des minorités (notamment les burakumin) et pour affirmer la nécessité d’un parlement et d’une constitution. Étant l’un des rares intellectuels francophones, il revint quasiment au seul Chômin de faire connaître Rousseau mais aussi les textes majeurs de la fin du XVIIIe siècle français : l’Essai sur le despotisme de Mirabeau, la Constitution montagnarde de 1793, les Cahiers de doléance de 1789, la Déclaration du 22 mai 1790, le Manifeste des Égaux ou encore l’Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain de Condorcet furent aussi traduits. Reprenant des textes historiques français, Chômin rédigea également la première histoire de la Révolution française (Kakumei zen Furansu ni seiki ji, « Récit des deux siècles de la France avant sa révolution », 1886).

Quand le Mouvement débuta, sur la base d’une réclamation d’un parlement, le débat intellectuel porta sur la pertinence de cette revendication. Face à Itagaki et au discours développé dans le mémorandum de 1874, le journaliste Fukuchi Gen.ichirô, proche du gouvernement, fut le premier à parler de gradualisme (zenshinshugi), espérant convaincre les lecteurs de la nature prématurée d’une assemblée représentative, du fait « des bienfaits et des maux de la démocratie ».

Puis le débat se reporta en 1881 sur la question de la souveraineté. Les journalistes intellectuels proches du gouvernement affirmaient la primauté impériale. Leurs adversaires réagirent en ordre dispersé : les journalistes du Mainichi shinbun répondirent que la souveraineté se trouvait dans le parlement, alors que Chômin et d’autres affirmèrent qu’elle était dans le peuple. La traduction du Contrat social un an après venait servir de démonstration théorique à cela. Mais le Min.yaku yakkai parut à un tournant : la découverte de l’évolutionnisme social et des thèses de Herbert Spencer provoqua un revirement chez certains défenseurs des droits du peuple et pas des moindres : en octobre 1882, Katô Hiroyuki attaqua de front la théorie des droits naturels au nom de la science. Pour lui, l’évolutionnisme de Darwin, Spencer ou encore Haeckel démontrait que la sélection naturelle retirait toute légitimé au combat pour la liberté et l’égalité. Baba Tatsui et Ueki Emori ripostèrent immédiatement en s’appuyant eux aussi sur Spencer, mais pour parvenir à la conclusion inverse. Par sa proximité avec Rousseau et la France, Chômin se distinguait ainsi nettement dans le champ intellectuel, mais au prix d’un certain isolement, qui s’accentua après son retrait de la vie politique en 1891, causé par sa déception de voir ses camarades négocier avec le gouvernement. De ce fait, sa postérité se retrouve surtout chez son disciple direct, Kôtoku Shûsui, qui fut l’un des fondateurs du socialisme puis de l’anarchisme au Japon, et auprès de qui les premiers démocrates chinois, tels que Liang Qichao et Liu Shipei, trouvèrent un soutien décisif après leur exil de 1898. Ce séjour forcé au Japon s’explique d’ailleurs par la volonté de réforme de leur maître Kang Youwei, qui les initia à Du contrat social via la traduction de Chômin. Celui-ci, convaincu de la nécessité de la philosophie pour gagner la liberté morale, s’attacha à faire connaître celle-ci avec la traduction de l’Histoire de la philosophie d’Alfred Fouillée (Rigaku enkakushi, 1886) et la rédaction de La Quête philosophique (Rigaku kôgen, 1886), respectivement la première histoire complète de la philosophie publiée au Japon et le premier manuel de philosophie. Par la suite, Chômin traduisit Fondement de la Morale d’Arthur Schopenhauer (Dôtoku daigenron, 1894) et rédigea le premier essai matérialiste et athée de son pays (Ichinen yûhan [Un an et demi suite], 1901).

Bibliographie

  • Roger Bowen, Rebellion and Democracy in Meiji Japan. A Study of Commoners in the Popular Right Movement, Berkeley, University of California Press, 1980.
  • Nakae Chômin, Écrits sur Rousseau et les droits du peuple, Paris, Les Belles Lettres, Collection chinoise, 2018.
  • Nakae Chômin, Dialogues politiques entre trois ivrognes, Paris, CNRS Éditions, 2008.
  • Eddy Dufourmont, Rousseau au Japon. Nakae Chômin et le républicanisme français (1874-1890), Bordeaux, Presses Universitaires de Bordeaux, 2018.
  • Eddy Dufourmont, Histoire politique du Japon, de 1853 à nos jours, Bordeaux, Presses Universitaires de Bordeaux, 2016.
  • Douglas Howland, Translating the West. Language and Political Reason in Nineteenth-Century Japan, Honolulu, University of Hawaii Press, 2001.
  • Pierre-François Souyri, Moderne sans être occidental. Aux origines du Japon aujourd’hui, Paris, Gallimard, 2016.

Pour citer cet article

Eddy Dufourmont, « Un corpus méconnu du républicanisme japonais : Nakae Chômin (1847-1901) », Bibliothèque numérique du républicanisme, CEDRE, http://cedre.univ-psl.fr/ressources-numeriques/bibliotheque-republicaine/le-corpus-republicain-de-nakae-chomin/

Eddy Dufourmont

Université Bordeaux Montaigne

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