UNIVERSITÉ PSL (PARIS SCIENCES & LETTRES)

Francogallia

François Hotman

Genève

1573

"Francogallia" de François Hotman (1573)

Paul-Alexis Mellet

La Francogallia (Genève, Jacob Stoer, 1573) est incontestablement l’un des textes les plus importants parus pendant les guerres civiles en France. Il a immédiatement connu un grand succès : l’auteur le traduit en français sous le titre La Gaule françoise l’année suivante et suivent des rééditions modifiées jusqu’à la fin du siècle, en 1576, 1586 et 1600. Il est mentionné dans les comptes-rendus des assemblées protestantes du Midi (Millau, 1573) ; il est inséré dans les Mémoires de l’estat de France sous Charles neuviesme, un recueil du pasteur Simon Goulart publié en 1576 ; il circule en Europe (catalogues des foires de Francfort)  et il a connu de nombreuses réfutations (Jean Papire Masson, Antoine Matharel, Pierre Turrel, etc.), sans même parler des réponses plus amples que sont les Six Livres de la République de Jean Bodin (1576) ou le De Regno et regali potestate de William Barclay (1600).

Les raisons de ce succès sont aujourd’hui assez difficiles à saisir. Le texte est en effet aride, truffé de citations historiques et juridiques ; il ne renvoie que rarement au présent et ne traduit pas nettement la confession calviniste de l’auteur. Certes, François Hotman (1524-1590) est déjà célèbre en 1573. Jurisconsulte exerçant à l’université de Bourges puis à Genève, il est bien connu des milieux juridiques pour ses travaux sur le droit féodal. Protestant, il a été le secrétaire de Calvin pendant quelques mois après son premier exil en 1548 et a rédigé des pamphlets contre les Guises, comme son Epistre envoiee au Tigre de la France (1560). Historien, il est devenu historiographe du roi sur recommandation de Michel de L’Hospital au milieu des années 1560. Mais toutes ces activités n’expliquent pas un succès qui ne s’est jamais démenti, que ce soit en Europe aux XVIe et XVIIe siècles (Angleterre, Pays-Bas, Suisse) ou plus tard en France, lors de la Révolution française, de l’instauration de la IIIe République ou des « événements » de 1968.

La Francogallia est publiée pour la première fois en 1573, c’est-à-dire quelques mois seulement après la Saint-Barthélemy (août-octobre 1572). Le texte s’inscrit dans un contexte de publication d’ouvrages de réflexion politique et théologique, notamment ceux que William Barclay a qualifiés de façon critique de « monarchomaques », avec le Droit des magistrats sur leurs sujets (Théodore de Bèze, 1574) et les Vindiciae contra tyrannos (Philippe Duplessis-Mornay, 1579). L’historiographie a rapidement fait de la Francogallia l’un des pamphlets vengeurs de calvinistes choqués par le massacre (Francis de Crue). Mais cette lecture reste loin du compte : selon Ralph Giesey, Hotman aurait rédigé le texte quelques mois plus tôt, peut-être même dès 1570 (seule la préface est postérieure au massacre), et son propos n’est en rien comparable aux écrits qui dénoncent la situation en France, comme le Reveille-matin des François et de leurs voisins (1573). La correspondance d’Hotman publiée par Rodolphe Dareste traduit bien cet esprit vengeur, mais il ne transparaît pas du tout dans la Francogallia elle-même. De ce point de vue, le texte d’Hotman se dé-marque profondément de ceux de Bèze et de Duplessis, dont le propos est plus théologique.

La Francogallia se distingue par une approche historique dont la vocation est la réforme des institutions en France : élection du roi et de son conseil, gouvernement assumé par des assemblées représentatives, contrôle des décisions, etc. L’idée de souveraineté populaire, qui devient le cœur d’une polémique l’opposant à Bodin, ne désigne pas l’apparition d’une quelconque idée de démocratie, comme l’a supposé Ariste Viguié, mais celle d’une décision politique à la fois collective et bridée. Quant au fameux concept de contrat, il lie le peuple et le roi dans une dialectique qui ne préfigure pas exactement les théories contractualistes postérieures (Hobbes, Rousseau) : il reste un engagement de type juridique liant les signataires autour des obligations spécifiques que sont la protection du peuple contre l’obéissance des sujets. Pour Hotman, tous ces principes d’organisation des pouvoirs proviennent des institutions gauloises et franques. Son travail n’est ni théologique ni juridique : il se fait l’historien d’une tradition politique de monarchie tempérée qui aurait progressivement disparu.

Même l’idée de légitimité de la résistance armée n’est pas présentée, dans la Francogallia, comme une idée nouvelle : elle n’est que l’effet de la rupture du contrat évoqué plus haut, selon une tradition ancienne et quelque peu idéalisée. Hotman l’affirme clairement :

« Ceux-là portèrent meritoirement et proprement le titre de François, qui ayans abattu la domination des tyrans, se maintiendrent en liberté honeste, mesme sous l’authorité des Roys. […] Mais quand ils elisoyent des Roys, ils ne les elevoyent pas là pour estre des tyrans, ou des bourreaux mais pour estre leurs Gouverneurs, leurs tuteurs gardiens et defenseurs de leur liberté. » (La Gaule françoise, 1574, p. 54-55)

Élection des rois, défense des libertés, rejet des tyrans, pouvoirs limités : cette résistance armée ne doit pas être assimilée à un quelconque acte révolutionnaire, dont Hotman voit bien qu’il constitue un véritable risque à une période où les violences sont importantes. Il entend la cantonner à une simple possibilité, une menace de soulèvement dont l’histoire de la « France » donne une idée précise et glorieuse. La résistance armée n’est donc qu’un « advertissement » aux rois qui abuseraient de leurs pouvoirs :

« Cet acte si magnanime de nos ancestres semble estre un advertissement pour l’advenir : que ceux qui estoyent appelez à la couronne de France estoyent esleux Rois sous certaines conditions : et non point comme tyrans avec une puissance absolue et infinie […] » (La Gaule françoise, 1574, p. 68)

Le propos est clair : le projet d’Hotman est la restauration d’une monarchie conditionnelle, au sens où l’obéissance des sujets est l’effet d’un accord.

Même restreintes de la sorte, les idées développées dans la Francogallia dégagent des perspectives insoupçonnées : le roi doit négocier avec ses sujets (en réalité leurs représentants), la justification de la résistance armée ne repose pas sur la théologie mais sur l’histoire, le pouvoir du roi est limité à la défense du peuple ou du bien commun, la souveraineté appartient au peuple qui la délègue sous certaines conditions, etc. Les sujets sont donc investis, au moins théoriquement, d’une dignité nouvelle et de la possibilité de se révolter. Qu’on ne se méprenne cependant pas sur les droits du peuple : la question du tyrannicide, qui traverse une grande partie de la pensée politique et théologique du XVIe siècle, est une limite totalement exclue par Hotman. Chez lui, les personnes inspirées par Dieu et dotées de « vocations extraordinaires » n’ont pas la place que leur accordent Calvin ou Bèze, et plus encore après eux les ligueurs catholiques. Seules les assemblées politiques (qu’il appelle diètes, parlements ou assemblées) disposent d’un réel pouvoir de décision fondé en droit, notamment celui de déposer le tyran. On comprend dès lors les raisons du succès de l’ouvrage : il pose les jalons de ce qui deviendra, lors du processus révolutionnaire, la monarchie constitutionnelle.

Du point de vue de la théorie politique, la Gaule françoise se situe à l’intersection de deux traditions distinctes. La première correspond au renouveau des recherches sur les « antiquités gauloises », marqué notamment par les travaux de Claude Fauchet ou d’Étienne Pasquier. Pour ces auteurs, il s’agit de tenter de retrouver une spécificité gauloise, tant institutionnelle (assemblées) que culturelle (langue), indépendante de la conquête romaine et permettant de fixer les origines prétendument authentiques de la France. La deuxième tradition est liée, selon les interprétations de certains historiens du droit (Éric Gojosso) ou des idées politiques (Quentin Skinner), à l’apparition ou à la réactivation d’une tradition républicaine. Celle-ci se caractérise par la mise en évidence des droits du peuple (souveraineté), de l’équilibre des pouvoirs entre les institutions, du respect des « libertés » (franchises, etc.) et de la responsabilité des magistrats. La convergence de ces deux traditions explique l’origina-lité de la Gaule françoise, qui fait de ses recherches historiques sur le passé à la fois une quête d’identité authentique mais disparue et un instrument politique pour réformer le présent. Cependant, voir en François Hotman un lointain ancêtre des défenseurs d’une république moderne, comme l’a fait Jules Michelet puis la tradition protestante libérale de la fin du XIXe siècle, serait abusif : jamais il n’a cessé de défendre une monarchie chrétienne.

Bibliographie

Éditions

  • Franc. Hotomani Iurisconsulti, Francogallia, [Genève, Jacob Stoer], 1573, http://dx.doi.org/10.3931/e-rara-6271 ; éd. par Ralph E. Giesey et traduit par J.H.M. Salmon, Cambridge, University Press, 1972.
  • La Gaule françoise de François Hotoman Iurisconsulte. Nouvellement traduite de Latin en Francois. Édition première, Cologne [Lausanne], Hierome Bertulphe [Jean et François Lepreux], 1574, http://dx.doi.org/10.3931/e-rara-14920 ; éd. fr. (texte modernisé) par Christiane Frémont, Paris, Fayard, 1991, 185 p. ; éd. fr. critique (fac-simile) par Antoine Leca, Aix-en-Provence, Presses universitaires d’Aix-Marseille, 1991.
  • Franc. Hotomani Iurisconsulti, Francogallia. Libellus statum veteris Reipublicae Gallicae, tum deinde a Francis occupatae, describens. Editio secunda, Cologne, Hierome Bertulphe, 1574, http://dx.doi.org/10.3931/e-rara-29295.
  • Franc. Hotomani Iurisconsulti, Francogallia. Editio tertia locupletior, [Genève, Jacob Stoer], 1576, http://dx.doi.org/10.3931/e-rara-1423 ; trad. fr. La France-Gaule ou Gaule françoise de François Hotoman Iurisconsulte, dans les Mémoires de l’estat de France sous Charles neuviesme, Meidelbourg, Henry Wolf, 1578, t. II, fol. 375 v°-482 v°.
  • Francisci Hotomani Iursiconsulti celeberrimi, Francogallia : Nunc quartim ab auctore recongita, & praeter alias accessiones, sex novis capitibus aucta, Francfort, Andrea Wecheli, 1586, https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k833334?rk=150215;2
  • Franc. Hotmani Iurisc. De antiquo iure regni Galliae, praecipue quo ad auctoritatem comitiorum, in Franc. Hotmani Iurisconsulti Operum, [Genève], Eustache Vignon & Jacob Stoer, 1599-1600, tome 3, p. 1-96, https://archive.org/details/bub_gb_yqBpDS_5Z90C.

Bibliographie sommaire

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  • Rodolphe Dareste, Essai sur François Hotman, Paris, A. Durand, 1850.
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  • Rodolphe Dareste, « François Hotman. Sa vie et sa correspondance », Revue historique II, 1876, p. 1-59 et 367-435.
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  • Ariste Viguié, Les Théories politiques libérales au XVIème siècle. Études sur la Franco-Gallia de François Hotman, Paris, Sandoz et Fischbacher, 1879.
  • Myriam Yardeni, « Hotman et l’essor de l’histoire-propagande à l’époque des guerres de religion », dans Marie-Thérèse Bouquet-Boyer et Pierre Bonniffet (dir.), Claude le Jeune et son temps en France et dans les États de Savoie, 1530-1600, Berne, P. Lang, 1996, p. 377-385.

Pour citer cet article

Paul-Alexis Mellet, « "Francogallia" de François Hotman (1573)», Bibliothèque numérique du républicanisme, CEDRE, http://cedre.univ-psl.fr/ressources-numeriques/bibliotheque-republicaine/francogallia/

Paul-Alexis Mellet

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