UNIVERSITÉ PSL (PARIS SCIENCES & LETTRES)

Discours d'Olivier Christin au colloque inaugural

Olivier Christin
Directeur du CEDRE

Olivier Christin, Directeur du CEDRE

« Madame la Ministre,
Mesdames et Messieurs les élus,
Messieurs les chefs d’établissements,
Mesdames, Messieurs,
Chers collègues,
Chers amis,

Ce colloque inaugure le tout nouveau centre européen des études républicaines –le CEDRE- créé à l’invitation du président de la République et avec le soutien constant du Ministère de l’Education Nationale et du Secrétariat d’Etat à l’Enseignement supérieur et à la recherche par l’Université Paris Sciences Lettres et les établissements membres, l’ENS qui nous accueille aujourd’hui, l’EPHE et l’EHESS. Je veux ici les remercier vivement de leur confiance, de leur aide dans la gestation du CEDRE et de ce colloque et de leurs attentes: elles nous honorent mais nous obligent aussi à de grandes ambitions et à des réalisations scientifiques pertinentes au-delà du monde savant lui-même.

On peut sans doute en donner pour premières preuves, le titre même de ce colloque –Modernités républicaines- et la photographie de l’installation de l’artiste Nicolas Milhé, qui nous a servi d’affiche, qui méritent explication tant l’un et l’autre vont au rebours des idées reçues et illustrent parfaitement les ambitions de ce nouveau centre de recherche international et interdisciplinaire.

Modernités républicaines : l’expression rappelle d’abord la vitalité des études qui se sont donné depuis quelques décennies pour objet les théories de la République, l’histoire des idées et des doctrines républicaines, les pratiques politiques spécifiques à l’œuvre dans les systèmes républicains et les défis contemporains qu’elles doivent relever, l’histoire des expériences politiques républicaines et l’histoire de leurs protagonistes célèbres ou non. Les acteurs de ce renouveau sont ici, même s’il était évidemment impossible de les rassembler tous pour une rencontre de deux jours seulement. Il y en aura d’autres, très vite, au printemps aux Beaux-Arts de Paris et à Lyon et Villeurbanne à l’automne.

Mais ce renouveau, qui a contribué puissamment à la constitution d’écoles de pensée, de traditions intellectuelles et de méthode d’analyse distinctes et suscité par là de formidables –et parfois d’âpres- débats n’a épuisé ni les interrogations que suscite la République comme théorie du gouvernement et comme forme historique de la politique ni les immenses ressources documentaires que l’on peut convoquer pour tenter d’y répondre. Il reste tant à faire : pour décloisonner les écoles de pensées nationales, surmonter les partages artificiels entre République et démocratie, républicanisme et libéralisme, république et socialisme, ou entre Républiques d’Ancien Régime et Républiques Modernes, pour clarifier le sens des concepts et des mots, aujourd’hui objet de détournements spectaculaires. Tant à faire aussi pour réhabiliter les expériences singulières –comme celles de la Suisse, des Provinces-Unies, qui les premières prononcèrent la déchéance d’un monarque légitime, ou de l’Amérique ibérique ; et pour retrouver la pensée de nombreux auteurs oubliés ou, pire, mal lus. C’est l’un des objectifs de ce colloque, au-delà de l’inventaire des différences et de la cartographie des territoires nationaux de la science. C’est également l’un des objectifs du CEDRE à long terme, à la faveur de futures rencontres, comme nous en avons déjà eues à Turin il y quinze jours et comme nous en aurons bientôt en Suisse et à Madrid, mais aussi grâce à une politique exigeante de publication et de traduction des classiques –et des modernes- de la pensée républicaine.

Modernités républicaines peut évidemment s’entendre dans un autre sens, notamment pour l’historien moderniste que je suis, venu aux questions républicaines à travers la lecture de Leonardo Bruni, de Machiavel, des Monarchomaques français ou espagnols. L’expression peut et doit être comprise comme le choix résolu que nous avons fait de donner à ce colloque –et au-delà au CEDRE- une perspective à la fois large et longue, comparatiste et ancrée dans la longue durée. Car parler du retour de la forme républicaine en Occident en gros autour du XIIIe siècle –je parle ici sous le contrôle des spécialistes ici présents- c’est établir à la fois la participation de ce retour à la transformation des sociétés européennes, à la naissance de nouvelles institutions (les Communes, par exemple, ou les Universités), à l’émergence de nouvelles manières de penser la vie en société et la très grande diversité des expériences républicaines concrètes, de Venise à Florence, d’Amsterdam aux Grisons, qui ne fonctionnent pas sur les mêmes principes, tout en se percevant bien elles-mêmes comme des Républiques.

Dans cette longue période qui court du Moyen Age central à la première période moderne, l’exhumation des auteurs antiques, les progrès de la décision majoritaire, la redécouverte du Quod Omnes Tangit qui affirme que ce qui concerne tout le monde doit être décidé par tout le monde, l’émergence de la pensée conciliariste et la formation des théories contractualistes ont bien contribué à la modernité des sociétés européennes sans laquelle on ne peut comprendre les révolutions des XVIIe-XVIIIe siècles. Rappeler cette histoire n’est pas faire œuvre d’érudition gratuite ou destinée à la seule communauté savante : c’est se donner les moyens de comprendre ce que sont les fondements originaux des régimes républicains, que la naissance du gouvernement représentatif et le triomphe du suffrage universel (masculin) n’ont pas arasés mais réaménagés et reconfigurés.

Modernités républicaines : l’expression dit aussi, de manière plus ouvertement militante, que la République n’est pas une forme épuisée, une nostalgie, une rumination morose d’un passé que l’on tiendrait pour irrémédiablement défiguré ou détruit par le monde tel qu’il est, par exemple par la loi des marchés, par la passion individualiste et la multiplication des passagers clandestins de la démocratie ou par le repli communautariste. C’est, au contraire, une alternative à ce que l’on désigne aujourd’hui du terme trop commode de populisme, aux pathologies du néolibéralisme qui contribuent au succès de celui-ci, à la disparition du communisme comme horizon politique. Ce néo-républicanisme doit également constituer l’armature d’une réponse possible –mais encore à mettre en œuvre- au désenchantement démocratique et à la critique républicaine d’une République qui promettrait trop ne tiendrait pas assez et au terrorisme qui tend aux régimes républicains le piège de leur propre renoncement à ce qu’ils sont au nom des impératifs communautaires.

Parler des Modernités républicaines c’est donc accepter de relever ces défis et accepter de participer à la discussion de ce que doivent être les réponses démocratiques et justes qu’il est urgent de leur apporter, en imaginant de nouvelles manières de favoriser la participation des citoyens à la vie politique et à la détermination des priorités de nos sociétés au delà des seules échéances électorales, de nouvelles manières de renouveler nos institutions et nos procédures démocratiques et non de les abolir en convoquant le peuple contre la souveraineté populaire et les droits de l’homme, de nouvelles manières de fonder et de diffuser des valeurs républicaines qui ne peuvent servir d’autres fins que celles de la liberté et de l’égalité. C’est en cela un devoir de résistance, pour parler comme les Monarchomaques du XVIe siècle qui savaient ce qu’était la tyrannie.

C’est aussi le sens de cette rencontre, qui est bien elle-même un engagement républicain et je veux dire toute ma gratitude aux éminents spécialistes qui ont accepté de venir apporter leur concours à cette inauguration.

Elle préfigure ce que sera le CEDRE, ce que je tiens comme directeur fraîchement élu par le conseil scientifique à ce qu’il soit dans les années à venir : un lieu d’échange international, de circulation des idées et de débats, y compris avec le monde scolaire et le grand public, un lieu de rencontre entre traditions intellectuelles et entre disciplines, qui mobilise philosophes, historiens, juristes, économistes, sociologues et politistes, spécialistes des sciences de l’éducation mais aussi écrivains, artistes, cinéastes ou musiciens puisque tel est bien la spécificité des établissements qui nous hébergent et de PSL en particulier. Une aventure intellectuelle en somme… »

Le CEDRE, un centre de l'Université PSL (Paris Sciences & Lettres)

PLS Research Univerity Paris - Logo

Nos partenaires

>
mi, diam sit consequat. eleifend Lorem justo