UNIVERSITÉ PSL (PARIS SCIENCES & LETTRES)

Discours de Frédéric Worms au colloque inaugural

Frederic Worms
Directeur adjoint Lettres à l’ENS

Frederic Worms, Directeur adjoint Lettres à l’ENS

« Madame la Ministre,
Monsieur le Recteur, cher Gilles,
Messieurs les chefs d’établissements, chères et chers collègues, étudiants et amis,

Je suis heureux et honoré d’être associé à Olivier Christin pour ouvrir ce colloque et vous redire d’abord, après Marc Mézard et Thierry Coulhon, et avec tous nos collègues et élèves de l’ENS et de PSL le soutien et l’engagement entiers qui sont les nôtres dans le Cedre qui est inauguré aujourd’hui, et pour proposer aussi aux intervenants, que je remercie vivement quelques hypothèses concernant les sujets sur lesquels il vont nous éclairer ensuite, mieux que je ne saurais faire.

Nous nous demandions avec Hubert Bost il y a un instant si ce moment et cet événement étaient « historiques ».

Je ne sais pas si ce colloque est historique en lui-même et au sens le plus fort du terme, que nous évoquions ainsi.

Mais il est historique en tout cas pour une autre raison. Il est historique parce qu’il remet la République dans l’histoire, ou plutôt parce qu’il nous rappelle qu’elle ne l’a jamais quittée, et cela en un moment historique crucial, où elle semble remise en question, et où ce rappel ou cette reprise de l’histoire ont donc plus d’importance encore que jamais. C’est sur cette dimension historique de la République que je voudrais vous proposer trois hypothèses, à l’ouverture de nos travaux et de nos discussions.

La première raison pour laquelle la République a (ou même est) une histoire est la plus simple et la plus importante sans doute. C’est parce qu’elle consiste toujours à lutter contre une violence ou un risque de violence bien précis, qui revient lui-même toujours comme s’il était intérieur à chaque société politique, à chaque relation humaine et peut-être à chacun d’entre nous. La République consiste toujours à lutter contre un risque, non pas seulement un risque de domination, en tout cas pas seulement un risque de domination extérieure, mais un risque de division, de division intérieure à chaque société ou chaque groupe humain, risque qui sous sa forme extrême est toujours un risque non seulement de tyrannie, mais de guerre civile, qui ne cesse de revenir (et cela dans chaque pays, groupe, ou société). C’est pourquoi aussi la République ne saurait jamais être rabattue sur l’essence ou sur l’identité d’un peuple compris comme un tout puisqu’elle lutte au contraire toujours contre la division interne qui est en lui, et cela au nom d’un autre principe, qui est toujours, face à la « domination », celui de la liberté, et de l’unité. Et l’unité de la République, le « commun » ou le « public » de la République n’est donc jamais une essence, un donné ou un fait, puisqu’elle se construit contre un risque et une division. Mais c’est pour cela au contraire qu’il s’agit toujours avec la République d’une idée, d’un projet et d’une institution. Une idée, un projet, une institution, toujours à reprendre contre un risque qui revient lui aussi toujours. Une République, donc, toujours historique, sous les formes les plus variées, et cela depuis l’histoire républicaine longue que nous ont enseignée les grands spécialistes de la République qui nous font l’honneur d’être là aujourd’hui, Quentin Skinner et Philip Pettitt en premier lieu. Impossible donc encore une fois de rabattre la République sur l’identité ou la totalité d’un « peuple », celui en tout cas que le « populisme » consiste toujours justement à postuler à la fois comme un tout absolu et comme une valeur absolue (au nom de laquelle on peut tout faire), alors que la République postule au contraire sa division constante et institue des limites et des principes communs et publics qui sont les seuls absolus. Telle est la première raison pour laquelle la République est historique, et cela jusqu’à aujourd’hui.

Mais la deuxième raison porte sur le deuxième mot qui intervient dans le titre de notre colloque, cette « modernité » à laquelle je donnerais pour ma part à titre d’hypothèse un sens bien précis. La spécificité qu’introduit la « modernité » dans l’histoire longue de la République consiste en effet à mes yeux dans le fait de la « démocratie », dans des principes démocratiques que la modernité découvre indépendamment si l’on veut de la République, des principes de liberté et d’égalité universelle de tous les hommes en tant que tels, mais qui vont en quelque sorte travailler la République et l’histoire de la république de l’intérieur, dans un mouvement constant et lui aussi toujours à reprendre. La République est travaillée par l’idée démocratique s’étendant toujours à de nouvelles relations et à de nouveaux domaines : les relations entre les hommes et les femmes, les parents et les enfants, les origines, les religions, les conditions, et j’en passe (introduisant de nouveaux principes dans les relations entre médecins et patients, professeurs et élèves etc). La démocratie introduit aussi dans la République une dimension qui va notamment travailler et son histoire à partir du XVIII° siècle (et de la Révolution) et aussi chez ces auteurs du XIX° siècle français trop souvent oubliés (comme le souligne notamment Vincent Peillon qui les étudie et les édite depuis longtemps), je veux dire la dimension sociale. L’idée de la République se nourrit alors de l’idée de justice démocratique et sociale, et pourrait-on dire inversement, pour orienter des progrès dans une histoire, mais aussi y mesurer des écarts qui définissent aussi cette histoire, toujours en mouvement (et parfois malheureusement en recul). On ne peut opposer démocratie et République puisqu’elles vont dans le même sens et luttent contre les mêmes adversaires intérieurs, mais elles ne se recouvrent pas et l’une travaille aussi l’autre de l’intérieur, dans cette histoire qui est encore la nôtre.

Mais il y a une troisième raison ou une troisième étape de cette histoire et c’est bien sûr l’étape contemporaine, étape critique sur laquelle je ne soulignerai que deux points en allant en quelque sorte d’emblée à ses deux extrêmes, pour montrer, dans cette dimension aussi, comme dans les précédentes, tout la nécessité du Centre que nous inaugurons, avec toutes ses disciplines, l’histoire dans toutes ses dimensions, mais aussi toutes les autres. Le premier point n’est autre que le monde. Le monde de notre mondialisation. On sait que Kant voyait dans la généralisation de la République ou d’une constitution républicaine dans tous les pays une condition ou plutôt, tout simplement, la condition de la paix. La République est en jeu dans notre mondialisation, pour répondre aux problèmes cosmopolitiques les plus violents, du monde et dans le monde, l’écologie, la guerre, les migrations, et cela par une dimension cosmopolitique au sens cette fois non pas de la politique qui a le monde pour objet mais du monde qui a la politique comme cadre, et cela non pas dans une république universelle, mais dans un dialogue entre toutes les républiques, avec leurs traditions différentes et contrastées qui est un des objets les plus riches de notre Cedre, avec bien entendu sa dimension internationale, européenne et au-delà. La République est donc bien le cadre pour toutes les questions de notre monde. A l’autre extrême je n’évoquerai plus pour finir le monde global, mais les débats, les idées (qui mènent le monde, à moins que ce ne soient les passions) et même les « mots » les plus singuliers de la République, qui eux aussi requièrent notre Centre, avec la plus grande précision et rigueur possible, dans une juste distance entre la guerre des langages qui sévit notamment sur internet, (avec toutes ses déformations, et manipulations, qui se propagent sans repères) et la rigueur des disciplines qui retracent le sens et les usages de ces termes dont chacun est si central et si brûlant (qu’on pense à laïcité, drapeau, liberté même, tous les « mots de la République » sur lesquels nous proposerons bientôt un ouvrage collectif). C’est ici comme dans tout ce qui précède que se justifie aussi le projet du Cedre, mener un débat critique, et cela dans des institutions dont le but est la vérité et la rigueur. Des institutions qui ne sont en rien ce « système » que certains dénoncent pour tout détruire, alors que comme toutes les institutions de la République elles sont à la fois au service de tous et ouvertes au débat critique, contre les mensonges et les soupçons. Des institutions, comme celles qui abritent le Cedre luimême et qui donc correspondent dans leur nature même à son objet. Elles lui correspondent par elles-mêmes avec leurs savoirs et leurs disciplines. Elles le font aussi en mobilisant ces derniers face à une actualité qui ne cesse de les solliciter dans tous les domaines, comme dans ce séminaire « d’actualité critique » à l’ENS (qui porte en effet sur tous les domaines) où Olivier Christin est venu récemment comparer si profondément des déclarations récentes d’essayistes contemporains sur le martyre et le terrorisme avec les grandes pensées sur la République (telle celle de Michel de L’Hospital : « même l’hérétique reste citoyen »). Elles le feront avec leurs collègues et élèves, avec toutes les autres institutions de la république, avec tous ceux qui feront grandir et rayonner le Cedre.

Telles sont en tout cas les hypothèses que je voulais vous soumettre, au seuil de ce Centre européen d’études républicaines, avec son recul critique impliquant toutes les disciplines, accueilli dans des institutions que la vie intellectuelle consiste aussi aujourd’hui, plus que jamais, à défendre et à faire vivre de l’intérieur. Et que je vous remercie de continuer à soutenir avec nous.

Frédéric Worms »

Le CEDRE, un centre de l'Université PSL (Paris Sciences & Lettres)

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