UNIVERSITÉ PSL (PARIS SCIENCES & LETTRES)

Monumentalisation de la loi

United, We stand ; divided, We fall

À diverses reprises, les révolutionnaires américains et français avaient, à la fin du XVIIIe siècle, ahoisi de décrire et de représenter le nouvel ordre politique en train de s’édifier autour des constitutions de 1787, de 1791 ou de 1793 au moyen de métaphores architecturales. Les constitutions étaient, par exemple, désignées comme une mansion (Timothy Pickering), un New Roof (Francis Hopkinson), ou comme des colonnes, des colonnades, des temples.

Pour répondre à la Massachussetts Gazette du 7 décembre 1787 qui avait parlé des « Etats désunis d’Amérique » comme de 13 colonnes indépendantes et fragiles, le journaliste Benjamin Russell avait ainsi imaginé décrire la ratification de la Constitution par chacun d’entre eux en la comparant à l’érection progressive d’une longue colonnade. L’image des Federal Pillars avait vu le jour dès le mois de janvier 1788 dans les pages du Massachusetts Centinel et fait l’objet de nombreuses modifications et additions, au gré du long processus de ratification, jusqu’en juin 1790 avec l’adhésion de Rhode Island. À ce moment là, la colonnade était achevée et elle pouvait enfin soutenir des voûtes étoilées au-dessus desquelles la légende proclamait « United, We stand ; divided, We fall ».

Dans la France révolutionnaire aussi, les tentatives pour donner aux constitutions de 1791 et 1793 et aux régimes politiques qu’elles devaient fonder l’apparence d’un imposant monument avaient été assez nombreuses, de la gravure allégorique de 1791 qui représente la colonne imaginaire de La Constitution Française, dressée sur les ruines du despotisme vaincu et sur les pierres de la Bastille, aux différentes réalisations d’Augustin Dupré (projet de médaille représentant une arche de la Constitution conservé au Musée Carnavalet, avers du monneron de 5 sous de 1792 représentant des soldats prêtant serment à la Constitution tenue par une allégorie féminine). La Gazette ou Moniteur Universel l’affirmait en 1799 : « l’adhésion du peuple français à la constitution est un monument respectable ».

Ces choix figuratifs s’étaient perpétués dans l’Europe du XIXe siècle, à la faveur de la diffusion des idées libérales, de la concession de chartes constitutionnelles par certains princes ou encore des révolutions de 1830 comme le montrent certains monuments espagnols (pour la Constitution de Cadix dont il existe une édition illustrée par le graveur Jose Maria de Santiago [1Constitución política de la monarquia española promulgada en Cádiz á 19 de Marzo de 1812 / grabada y dedicada a las Cortes por Dn. José María de Santiago, Madrid, año de 1822 ; voir également le frontispice de la première édition de 1812. Pour la Bavière : nombreuses frappes de Thaler commémoratifs, mais aussi un monument à Freissing daté de 1824. Pour la Belgique, cf colonne du Congrès à Bruxelles érigée entre 1850 et 1859, en commémoration du Congrès national de 1830-31 et surtout les frappes monétaires du premier roi, Léopold 1er. Par exemple la pièce de 5 cts : au revers L’union fait la force, avec un lion assis à droite, la patte appuyée sur une table inscrite : constitution/ belge/ 1831.]), bavarois (pour la charte de 1818) ou belges (avec la révolution de 1830).

Monuments véritables et monuments imaginaires avaient alors eu l’avantage de donner à voir les régimes constitutionnels dans des formes apparemment familières, empruntées aux anciens pouvoirs politiques et religieux et à leurs célébrations particulières : le spectateur était mis en présence de temples, d’arcs de triomphe ou d’arches, de colonnades et de colonnes monumentales soutenues par des allégories qui rappelaient les édifices politiques et religieux d’Ancien Régime.

Mais avec les révolutions et la diffusion des idées libérales et démocratiques, les nouveaux monuments portaient désormais témoignage d’autres réalités et d’autres idéaux politiques. Ils devaient attester de la solidité des régimes fondés sur la liberté et les principes universels des droits de l’homme et illustrer les cérémonies civiques et politiques nouvelles auxquelles ils donnaient naissance. Les peuples, par exemple, n’y étaient plus enchaînés ou symbolisés par des esclaves ; les allégories de la liberté, de la Nation ou de la Patrie remplaçaient le Monarque, la Vierge et les saints d’État ; les constitutions écrites prenaient la place des commandements de Dieu sur d’imposantes Tables de la Loi placées entre les mains des principales figures.

Les bouleversements politiques du milieu du XIXe siècle, notamment en France, en Suisse, en Allemagne ou au Mexique redonnèrent logiquement une grande importance à ces solutions figuratives, en faisant de celles-ci des instruments d’action dans les batailles qui avaient alors pour enjeu l’installation, la légitimation et la consolidation des nouveaux pouvoirs politiques contre leurs adversaires, extérieurs et intérieurs.

Les constitutions s’affichèrent et s’exposèrent par conséquent dans d’innombrables réalisations : les affiches qui reproduisaient bel et bien le texte de la constitution, les lectures et mises en scène du texte lors des célébrations collectives [2Ainsi, à Angers, le 19 novembre 1848, une presse disposée au milieu des pièces de canons, tire des milliers d’exemplaires du texte de la Constitution qui sont distribués à la population durant toute la durée de la fête de la promulgation. Cette pratique de distribution publique n’est certes pas nouvelle : en 1791, à Paris, elle a avait été expérimentée depuis un ballon dirigeable. Mais en 1848, à Angers, la Constitution ne descend pas du ciel : la célébration civique, davantage chtonienne, met en scène la production terrestre de la Constitution, en soulignant, dans le même temps, la dimension éminemment civique de l’imprimerie. ], les affiches reproduisant intégralement ce texte en le monumentalisant, les gravures mettant en scène et en abyme ces affiches elles-mêmes et ceux qui les regardaient (comme chez Daumier), ou encore ces monuments réels ou fictifs plaçant littéralement les Tables de la Loi constitutionnelle dans les mains d’allégories de la Nation, de la liberté ou de la République… Ces constitutions rendues visibles, devenues manifestes, façonnaient ainsi un nouvel espace politique dans lequel les citoyens étaient en théorie invités à prendre part et à prendre parti, à s’engager pour défendre la liberté.

Les meilleurs exemples s’en trouvent peut-être dans quelques monnaies et projets de médailles et dans les grandes fêtes publiques de promulgation ou de commémoration des constitutions. On peut, pour les premiers, citer ici une médaille de cuivre française réalisée à l’occasion de la fête de la Constitution de novembre 1848, qui porte au revers l’inscription Sous la protection de Dieu et à la garde du peuple français, ou une autre médaille, conservée au Musée Carnavalet [3Autres exemples dans les collections du musée : plusieurs médailles de Louis-Edouard Decourcelle. Voir aussi la Médaille du cercle-club des amis de la Constitution (novembre 1848).], qui, au revers, affirme que La souveraineté réside dans l’universalité des citoyens français et à l’avers représente un homme tenant la bannière Liberté, égalité, fraternité et prêtant serment devant un autel que surmonte la Constitution de 1848 écrite sur deux tables qui évoquent celles des Dix Commandements. Or les mêmes ambitions se reconnaissent en Suisse ou au Mexique, par exemple sur une médaille neuchâteloise de 1856, ou dans le 1/2 escudos d’or mexicain de 1857 qui présente au revers une main tenant un bonnet phrygien et montrant un livre sur lequel est écrit le mot Ley (loi). La légende La libertad en la Ley (La liberté par la Loi) en complète le propos.

Les fêtes publiques disent aussi, à leur façon, le souci de faire des constitutions des monuments nationaux et souvent, du même coup, la tentation d’occulter ou de réduire au silence les oppositions et les critiques en mettant en scène des grandes manifestations d’unité et d’unanimité supposées. La lithographie de Victor Adam et Jules Arnout pour la fête de la promulgation de la Constitution place de la Concorde parle d’ailleurs significativement de « solennité », reprenant ici le vocabulaire des cérémonies religieuses majeures. L’estampe de l’imprimeur Mangeon conservée dans la collection De Vinck de la BNF souligne plus nettement encore le caractère religieux et monumental de cette cérémonie, en érigeant sur le côté gauche de la scène un autel de la république sur lequel se consume de l’encens.

Monuments législatifs qui devaient garantir la pérennité des nouveaux pouvoirs et rendre explicites les fondements juridiques et philosophiques de ceux-ci, les constitutions deviennent donc très vite de véritables monuments visuels ou des projets de monuments. Elles prennent la forme d’arcs de triomphe de papier pour abriter sous leurs voutes leurs dispositions précises, de groupes sculptés qui convoquent à leur chevet les forces vives des jeunes nations, voire les peuples du monde, d’allégories féminines postées sur des socles massifs qui rassemblent à leurs pieds les richesses des arts, de l’industrie, de l’agriculture, de nouveaux Décalogues annoncés aux peuples ou de « solennités » publiques. Tout autant que les préambules et les premiers articles du texte des constitutions elles-mêmes, ces images et ces spectacles portaient en fait au jour les ambitions et les aspirations politiques qui s’exprimaient alors et le souci de donner aux nouvelles institutions une forme de transcendance.

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