UNIVERSITÉ PSL (PARIS SCIENCES & LETTRES)

Le granit de la souveraineté du peuple

En France, en Suisse et au Mexique, les gouvernements issus des révolutions de 1848 et de la révolution d’Ayutla (1854), qui renverse le président à vie Antonio López Santa Anna, sont confrontés à l’impérieuse nécessité de consolider rapidement leur autorité et d’en justifier la nature très particulière. Tous invoquent – avec plus ou moins de force et de régularité – la souveraineté du peuple comme principe de leur légitimité, dans des termes parfois assez proches malgré la différence des contextes nationaux.

Le 5 mars 1848, un décret instaure en France le suffrage universel masculin direct faisant ainsi passer le nombre d’électeurs de 250 000 à plus de 9 millions. Quelques jours plus tard, le 16, le gouvernement provisoire affirme qu’avec celui-ci, désormais, « tout citoyen est électeur. Tout électeur est souverain ». En Suisse, la Constitution de 1848 démantèle une partie des restrictions au droit de vote que les constitutions postérieures à la République helvétique de 1798 avaient introduites : elle reconnaît aux Suisses établis, y compris à ceux venus d’autres cantons, le droit de vote en matière cantonale. Plus ouvertement encore, la constitution mexicaine de 1857 affirme au Titre I, section IV, que « voter aux élections populaires » est la première des prérogatives du citoyen, suivie par le droit d’être élu.

Au Titre II, article 39, elle ajoute que « la souveraineté nationale réside essentiellement et originellement dans le peuple » et que « le peuple détient à tout moment le droit individuel de changer ou de modifier la forme du gouvernement ». Il ne s’agit pas d’une allusion isolée, même si la référence à la souveraineté populaire n’a sans doute pas la centralité qui est la sienne en France : plusieurs discours contemporains s’en font en effet l’écho au Mexique, à l’instar de l’Ensayo histórico de las revoluciones de México de Lorenzo de Zavala qui rappelle que dans l’histoire du Mexique, régulièrement, « le peuple rappelle sa souveraineté de la manière terrible qui est la sienne » [1Lorenzo de Zavala, Ensayo histórico de las revoluciones de México, desde 1808 hasta 1830, vol. 1, México, De la Vega, 1845, p. 108. Les expressions « pueblo soberano » ou « poder soberano del pueblo » reviennent d’ailleurs souvent dans les Actas del Congreso Constituyente del estado libre de Mexico: revisadas por el mismo Congreso e impresas de su orden, Imprenta del gobierno del estado, [México] : [s.n.?], 1829.].

Fonder la légitimité des nouveaux pouvoirs sur la souveraineté populaire et sur la manifestation, ou l’expression, de celle-ci à travers l’exercice du suffrage universel présentait évidemment un double avantage : congédier sans hésitation les systèmes politiques et les discours qui invoquaient d’autres formes de légitimité, dynastiques ou religieuses notamment ; donner une assise légale et une justification puissante à des gouvernements issus de révolutions, encore fragiles et incertains, et surtout en butte à de violentes oppositions.

C’est bien le sens qu’il faut attribuer à une expression qui revient alors à plusieurs reprises, en France du moins, et dont il est impossible d’attribuer avec certitude la paternité : « le granit du suffrage universel » (Victor Hugo, dans un discours du 21 mai 1850 qui entendait dénoncer les projets de réduction du droit de suffrage, votés 10 jours plus tard) ou « le granit de la souveraineté du peuple » évoqué dans les Lettres de Valère à propos d’un discours prononcé au Club National en mars 1848. Le suffrage universel, la souveraineté populaire sont ainsi constitués en socle pérenne, inusable et indispensable de la République, en une base ferme que les ennemis ne peuvent saper.

Ce discours très particulier est décliné dans de nombreuses images liées aux événements de 1848. Il est par exemple la matière d’une gravure de Louis Marie Bosredon étudiée par Alain Garrigou dans un texte intitulé Le vote ou le fusil  [2Alain Garrigou, « Le vote ou le fusil », 2005, Histoire par l’image.] et par nombre d’autres chercheurs : un ouvrier identifié par ses vêtements dépose les armes pour introduire un billet dans l’urne du suffrage universel. La légende distingue alors le combat contre l’ennemi extérieur – qui se conduit avec le fusil – des combats politiques intérieurs et propres à la démocratie, que seul le bulletin de vote peut trancher en théorie.

Peu importe pour l’instant que le sens et les intentions de cette image soient sans doute plus complexes qu’une lecture rapide ne le suggère : ce qu’il faut d’abord retenir, c’est que les images du suffrage universel se font plus abondantes, en France notamment, à partir de 1848. On peut en prendre pour exemples Honoré Daumier (Une panique des Lilliputiens qui ont essayé de garotter le Suffrage universel pendant son sommeil) [3Honoré Daumier, Une panique des Lilliputiens qui ont essayé de garotter le Suffrage universel pendant son sommeil, estampe, 1851, 21 x 27,9 cm, Bibliothèque nationale de France (département Estampes et photographie). Voir notamment à propos de cette estampe : Michel Offerlé, « Les figures du vote. Pour une iconographie du suffrage universel », Sociétés & représentations, 2001/2, n° 12, p. 108-130.] ou la citoyenne Marie-Cécile Goldsmid (Le suffrage universel, Avec lui la Liberté, Sans lui l’Esclavage) [4Marie-Cécile Goldsmid, Le suffrage universel, Avec lui la Liberté, Sans lui l’Esclavage, estampe, 1850, 22,2 x 30 cm, Bibliothèque nationale de France (département Estampes et photographie). Voir au sujet de l’œuvre de la citoyenne Goldsmid : Raimund Rütten, Republik im Exil : Frankreich 1848 bis 1851. Marie-Cécile Goldsmid – Citoyenne und Künstlerin – im Kampf um eine « République universelle démocratique et sociale », Hildesheim, G. Olms, 2012.]. Mais il faut alors également remarquer que ces images nombreuses et assez complexes hésitent entre plusieurs solutions visuelles.

Faut-il représenter ce principe central mais abstrait de la souveraineté du peuple par les objets et les moyens qui sont mis en œuvre pour le faire entrer en vigueur et accélérer par là le long travail d’invention de la matérialité politique démocratique en montrant des bulletins de vote, des affiches électorales et surtout des urnes, qui ne sont plus les « boîtes à scrutin » de la monarchie censitaire mais un objet ennobli par le suffrage universel et du coup souvent représenté à l’antique ? Peut-on, selon une symbolique, qui n’est pas totalement nouvelle [5Cf. par exemple Charles Nègre, La République sous la forme du Suffrage Universel, huile sur toile, v. 1849, dimensions inconnues, Musée d’art et d’histoire de Provence.], le symboliser par un géant, comme le fait Daumier ? Est-il préférable de figurer les acteurs du suffrage et donc les candidats, les élus, les électeurs, de manière précise ou générique ? Doit-on se contenter d’indiquer les effets et les résultats des élections, en montrant ici des foules de vainqueurs en liesse, là des groupes de battus ou d’exclus dépités ? Rappeler des chiffres ou des décomptes de voix ? Ces variantes et ces hésitations sont au fond révélatrices d’une double incertitude.

D’une part, toute représentation est choix entre des définitions du peuple, parfois proches, mais le plus souvent éloignées, voire contradictoires. Il suffit de regarder ce qu’en dit le Dictionnaire de l’Académie française (6e édition, 1832-1835) pour mesurer l’ampleur des écarts sémantiques et donc des obstacles dressés devant le travail des artistes. Le peuple, c’est en effet d’abord une « Nation, multitude d’hommes d’un même pays, qui vivent sous les mêmes lois » ; mais peuple « se dit souvent de la partie la moins notable des habitants d’une même ville, d’un même pays, considérée sous le rapport de l’instruction et de la fortune ». Que montrent alors les images ? Le peuple abstrait, le législateur suprême, ou le peuple concret et plus précisément les classes populaires dont les événements politiques précipitent l’engagement politique ? Peuple souverain ou classes dangereuses ? Le peuple rassemblé dans la diversité de ses conditions sociales ou le peuple « vigilant » du suffrage universel, c’est-à-dire le peuple dont les gouvernements, et plus précisément le parti de l’ordre, cherchent à tromper la vigilance. Les toiles de Primitivo Miranda, les gravures de Daumier et Goldsmid ont en partie pour objet ces tensions et elles montrent en cela que les images participent plus du combat politique qu’elles ne l’illustrent.

D’autre part, en effet, les images ne peuvent être lues comme de simples illustrations des grands principes démocratiques et républicains que sont l’élection compétitive et le renouvellement périodique des dirigeants, le suffrage universel, la souveraineté populaire. Elles constituent tout autant des confrontations figurées, des débats rendus visibles, voire des instruments de lutte à travers lesquels des conceptions divergentes de la légitimité politique s’affrontent. En ce sens, elles sont elles aussi des acteurs politiques. Car la multiplication des dispositifs visuels révèle à la fois la fragilité des fondations nouvellement édifiées pour les jeunes pouvoirs républicains et la tension entre les différents principes de légitimité qu’ils sont tentés de mobiliser avec leurs partisans. De manière très significative, Daumier fait garder l’urne du suffrage universel par le très modéré directeur de journal Le Constitutionnel, représenté comme un garde national en armes tenant à distance les anciens bénéficiaires du régime monarchique et membres de la commission issue de la majorité chargée de rédiger la loi électorale qui retira le droit de vote à un tiers des électeurs en 1850 : la presse, le vote, la loi, la force armée sont solidairement mobilisés dans la défense de la République. La République de Charles Devrits n’agit pas tout à fait autrement, qui rappelle à la foule assemblée devant elle que sa légitimité ne vient pas de la substitution sur le trône de France de la Constitution au monarque, mais du seul suffrage universel.

En Suisse, la nature fédérale du gouvernement issu des réformes de 1848 conduit, certes, à insister sur l’unité et la solidarité de cantons ; cette volonté de susciter l’adhésion de tous au nouvel État fédéral se justifie de surcroît par la guerre du Sonderbund (1847), qui permit l’avènement de gouvernement de 1848 mais divisa aussi profondément les cantons conservateurs et radicaux. « Eine für alle, alle für eine » proclame l’inscription portée sur le socle qui soutient Helvetia, faisceaux des licteurs à la main, dans une gravure qui sert d’affiche commémorative au résultat de la votation populaire ayant approuvé, en 1874, la révision complète de la Constitution de 1848. Pourtant, ce granit-là ne suffit pas : l’auteur ajoute sous les pieds d’Helvetia le décompte exact des voix qui se sont prononcées en faveur de la nouvelle constitution, ainsi que dans les bordures de la gravure le décompte exact des voix par canton. Le même dispositif visuel est utilisé dans une affichette de février 1898, qui immortalise là encore le résultat d’une votation populaire, cette fois-ci concernant le rachat des chemins de fer helvétiques par la Confédération : à côté de l’urne de la vox populi, Helvetia tient à la main des faisceaux. Au sol, un cartouche fait à nouveau office de socle pour rappeler la date de la votation et son résultat exact.

Ces choix figuratifs trahissent la complexité de la représentation d’abstractions politiques mais aussi l’ampleur des luttes qui se déroulent autour de la légitimation des nouveaux pouvoirs. Les combats de la République et des républicains sont aussi symboliques. Le face à face du trône et de l’urne, de Marianne et du peuple en assemblée, d’Helvetia et des différents cantons, le mélange des registres figuratifs et dans certains cas la prolifération des inscriptions, des chiffres, des dates et des noms en sont les témoins parlants.

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