UNIVERSITÉ PSL (PARIS SCIENCES & LETTRES)

Désincorporation et collégialité

Les révolutions de 1848, en France, en Suisse, en Allemagne, et les nouvelles républiques constitutionnelles comme le Mexique de 1857 n’inventent pas le portrait de groupe. Les origines en sont bien plus lointaines, qui remontent en partie aux institutions confraternelles, aux organisations caritatives, aux milices bourgeoises et aux gouvernements municipaux des Pays-Bas et des Provinces-Unies du XVIIe siècle comme l’a montré Aloïs Riegl : confrères, syndics de grandes villes, régents d’hôpitaux et d’asiles, chef des milices tel le célèbre capitaine Frans Banning Cocq de la Ronde de nuit, avaient amplement utilisé ces portraits comme la preuve en image de leur dévouement civique et de leur réussite personnelle [1Aloïs Riegl, Le Portrait de groupe hollandais (Das Holländische Gruppenportrait), trad. de l’allemand par A. Duthoo et E. Jollet, Paris, Hazan, [1ère éd. 1902] 2008.].

Dans un contexte de rupture politique et d’interrogation sur les fondements de la légitimité de nouveaux gouvernements issus des révolutions, les pouvoirs qui voient le jour en 1848 renouent apparemment avec ces anciennes stratégies visuelles collégiales, en les investissant toutefois d’un sens bien différent, déjà perceptible dans des œuvres comme la lithographie consacrée par Eduard Ritmüller, en 1837/38, aux Göttinger Sieben [2Eduard Ritmüller, Die Göttinger Sieben, lithographie, v. 1837, 55,8 x 43,6 cm, Städtisches Museum Göttingen.] qui avaient dénoncé l’abrogation de la Constitution du Hanovre par le roi Ernest-Auguste 1er. Très vite et dans des formes parfois très proches malgré la diversité des contextes et des enjeux, les portraits de groupe de députés ou de dirigeants se multiplient, en effet, et jouent un rôle central dans la formation d’une esthétique politique spécifique : tableaux, estampes, affiches, monnaies et photographies des nouveaux dirigeants voient le jour en masse et sont largement diffusés.

Les visages des députés (Johann Wilhelm Völker, Mitglieder der Linken des erstens Deustchen Reichstag, 1848) [3 Wilhelm Völker, Mitglieder der Linken des ersten deutschen Reichstags in Frankfurt a/M, lithographie, 1849, 42 x 62 cm, Historisches Museum Frankfurt a. Main] et des ministres, en médaillons ou en bustes, sont partout reproduits dans des dispositifs figuratifs répétitifs : ils flottent en l’air, entourés ou non d’allégories et de branches d’olivier et de chêne, se tournent vers le spectateur ou, placés légèrement de trois quarts, échangent entre eux des regards qui attestent de leur unanimité et de leur solidarité.

La lithographie de Jacques-François Llanta place ainsi les onze membres du gouvernement provisoire de la France en cercle, sous deux figures féminines portant la devise de la République et la date des journées révolutionnaires des 23 et 24 février ; celle du Voleur littéraire retient six personnes seulement, entourées de branchages noués entre eux ; les représentations du premier Conseil fédéral suisse présentent les sept premiers conseillers – tous d’obédience radicale – en buste, sans autre indication que leurs noms et surtout sans qu’aucune sorte de prééminence significative de l’un d’entre eux soit suggérée… La fréquence de ces portraits collectifs et la répétitivité des formules utilisées ne doivent évidemment rien au hasard. Elles dévoilent, au contraire, quelques-unes de leurs ambitions et de leurs conditions de fonctionnement.

En choisissant de montrer un chef de l’État collectif et un pouvoir exercé de manière collégiale, même si certains portraits relèvent davantage de la représentation d’un chef et de son entourage, notamment au Mexique, ces portraits jouent un rôle déterminant dans la construction de l’esthétique des jeunes régimes républicains et dans le déploiement de leurs stratégies figuratives. Aux nouveaux pouvoirs, caractérisés justement par le refus du pouvoir personnel et de l’arbitraire, et par la recherche de la concorde, ils offrent un langage en rupture radicale avec les choix qui avaient été ceux du frontispice du Leviathan et des portraits de princes et de rois [4 Abraham Bosse, Frontispice du Leviathan de Thomas Hobbes, publié à Londres, eau-forte, 1651, 24 x 15,6 cm: l’État, le gouvernement, le pouvoir souverain n’y sont pas suggérés par le corps d’un dynaste qui se passe de la représentation de ses sujets ou par le corps artificiel d’un géant fait des visages anonymes de ces derniers, mais par la représentation d’un groupe de personnes, précisément identifiées, reconnaissables. Ils montrent non le pouvoir d’un seul homme mais celui que quelques hommes peuvent exercer au nom du plus grand nombre. La figuration du pouvoir est ainsi à la fois désincorporée – pour parler comme Claude Lefort [5Voir notamment Gilles Bataillon, « Claude Lefort, pratique et pensée de la désincorporation », Raisons politiques, vol. 56, no 4, 2014, pp. 69-85. ] – et rendue collective.

Les portraits de groupe valent en cela déclaration de principe, congé donné aux formes d’exercice personnel du pouvoir et à leurs mises en images traditionnelles. Les contextes nationaux transforment la signification et la pertinence politiques de ces choix visuels qui pourraient paraître identiques. Mais si le portrait collectif de Juárez et de ses ministres tient à la fois du portrait de groupe et du rassemblement autour d’un chef, son iconographie tourne le dos au modèle militaire : Juárez « est resté homme de loi, homme de la légalité, comme il s’intitule, rien de plus » [6Jacqueline Covo, « L’image de Juárez dans la presse française à l’époque de l’intervention au Mexique (1862-1867) », Bulletin Hispanique, tome 73, n°3-4, 1971. p. 371-395] écrit le journal Le Monde en juillet 1867. Les images suisses affirment de leur côté à la fois l’autorité collégiale du Conseil fédéral établie par l’article 83 de la Constitution de 1848 (« L’autorité directoriale et exécutive supérieure de la Confédération est exercée par un Conseil fédéral composé de sept membres » [7Article premier : « Les peuples des vingt-deux cantons souverains de la Suisse, unis par la présente alliance, savoir : Zurich, Berne, Lucerne, Uri, Schwyz, Unterwalden (le Haut et le Bas), Glaris, Zoug, Fribourg, Soleure, Bâle (Ville et Campagne), Schaffhouse, Appenzell (les deux Rhodes), Saint-Gall, Grisons, Argovie, Thurgovie, Tessin, Vaud, Valais, Neuchâtel, et Genève, forment dans leur ensemble la Confédération suisse ».]) et la solidarité nécessaire des cantons.

Ces images établissent d’autre part, par leur existence même, que la République s’expose : dans l’affiche, dans le portrait de ceux qui se mettent à son service, dans le récit de leur vie publique et privée, elles montrent que la République n’a rien à cacher aux citoyens, qui, du même coup, en sont les meilleurs défenseurs. Ce discours, qui reprend un vieil adage sur ce qui de la peur ou l’amour constitue le meilleur soutien du pouvoir, se reconnaît dans une grande affiche de la collection De Vinck qui rassemble les portraits Des citoyens ministres et fondateurs de la République autour d’une allégorie de la République tenant à la main un poignard ensanglanté et foulant aux pieds les symboles de la monarchie déchue : le texte qui surmonte la présentation de chacun des membres du gouvernement rappelle en effet qu’il « est donc vraiment du devoir de tout bon citoyen d’exposer aux yeux de la Nation la vie privée et politique des représentants de notre République » [8Des citoyens ministres et fondateurs de la république française de 1848, publié chez Vente à Paris, estampe, 1848, 530 x 418 cm, Bibliothèque nationale de France (Collection De Vinck)].

Enfin, nombre de ces portraits de groupe comportent des lettres, des numéros, des légendes donnant le nom – et parfois les attributions – des membres de l’exécutif qu’ils représentent. Ils complètent par là d’autres dispositifs et d’autres supports de la communication politique contemporaine, comme les affiches et les journaux qui informaient la population de la composition des gouvernements. Tout suggère, en effet, que ces portraits de groupe républicains sont étroitement liés à la question du suffrage universel et à l’obligation qu’il fait aux gouvernants de se faire connaître de ceux dont ils sollicitent les suffrages ou dont ils exécutent les volontés politiques.

Une feuille imprimée à Metz chez Dembourg et Gangel accompagne même les « portraits des ministres » [9Portraits des ministres du gouvernement provisoire, 1848, publié chez Dembourg et Gangel à Metz, lithographie, 1848, dimensions inconnues, Bibliothèque nationale de France] de petits sonnets rimés qui qualifient en quelques mots chacun d’entre eux et surtout les invitent à exercer une vertu républicaine et un rôle politique précis : Carnot, « reste toujours austère », Crémieux « que toujours la justice/ soit la base de tes arrêts », Marie « en notre capitale/ des Beaux-Arts soit le protecteur », etc. Face au spectateur-citoyen qui les connaît et les reconnaît pour autant qu’ils s’acquittent des devoirs qui sont les leurs, les dirigeants sont donc présentés comme responsables : ils sont comptables de leur action devant les citoyens dont le vote leur confrère leur légitimité. La feuille de Metz prend d’ailleurs pour refrain, sur l’air de la Marseillaise, un ferme rappel des devoirs des dirigeants : « défenseurs de nos droits, citoyens vertueux/ gardez (bis) le saint dépôt que vous tenez des cieux ».

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